But de cette lettre
Je viens ici répondre dans la mesure du possible à vos légitimes préoccupations. Il est très utile en effet que je vous tienne parfaitement informé, car vous sentez bien que votre rôle demain sera très important.
Je vous demanderai, en lisant cette lettre, de tenir compte de son caractère impersonnel. Écrite pour toutes les familles de malades, elle ne saurait tenir compte du cas particulier qui se pose à vous. En aucune façon, cette lettre ne peut se substituer à une conversation plus approfondie entre vous et moi.
La « petite guerre » chez vous
Quelle est donc cette maladie qui a si profondément détérioré la vie de votre malade et celle de sa famille ? Depuis des mois, sinon des années, vous êtes le témoin douloureux d'un fait incompréhensible : il boit trop, soit tous les jours, soit par périodes, et il ne supporte plus rien. Sa santé en souffre, évidemment, mais aussi son humeur, plus souvent mauvaise que bonne ; son caractère devient pénible, irritable ; ses capacités intellectuelles fléchissent.
Naturellement, vous lui en avez fait la remarque. À votre étonnement, il est resté sourd. Après les appels à la raison sont venus les reproches, peut-être même les menaces. Après avoir eu l'illusion persistante qu'il aurait pu s'arrêter s'il l'avait voulu, vous en êtes peut-être arrivé à penser qu'il le faisait exprès. Après les dénégations, vous avez connu les repentirs, les promesses, les espoirs tout neufs chaque fois brisés.
La maladie
Pourquoi parler de maladie, et non pas simplement du vice, du manque de volonté, des mauvaises habitudes ? Justement, tous ces termes ne sont pas applicables à votre malade. Une étape décisive sera franchie par vous comme par lui, quand vous aurez admis que vice, défaut de volonté ou mauvaises habitudes n'ont rien à voir avec ce qui arrive.
Votre malade avait perdu la liberté de s'abstenir de l'alcool.
Il s'agit de la perte d'un mécanisme normal. Pour vous, pour moi, les boissons alcoolisées peuvent être un agrément, un plaisir même, mais nous pourrions nous en passer facilement. Pour votre malade, elles étaient devenues une nécessité maladive aussi impérieuse et vitale que pour nous tous le besoin de dormir.
Les 3 éléments de cette maladie
1. L'intoxication
Peu à peu, l'organisme s'est intoxiqué. Grâce au traitement, cette intoxication a pu être réduite.
2. Le facteur psychologique
Des éléments psychologiques intimes jouent un rôle déterminant. Leur réapparition provoquerait la réapparition du désir d'alcool. Il ne lui suffira pas de ne boire que de l'eau — il lui faudra aussi être heureux.
3. La situation sociale
La situation conjugale, familiale, professionnelle, financière est plus ou moins compliquée. Bien des obstacles devront être surmontés.
Votre attitude — les 3 conseils
Le plus important est d'abord que vous admettiez qu'il s'agit d'une maladie. Vous sortez du cauchemar, sans doute êtes-vous plus calme, reposé et prêt à un nouvel effort pour l'aider à guérir.
1. Liquider le passé
Les allusions incessantes aux fautes commises, les reproches, les ressentiments ne possèdent aucune vertu curative. L'expression de ses regrets ou de ses remords risque d'être particulièrement nocif pour lui et de le rejeter dans le désespoir. On ne peut valablement reconstruire dans ce climat. Ne parlez plus du passé.
2. Neutralité à l'égard de l'alcool
Il faut cesser le combat. Ne cachez pas les bouteilles. Si vous buvez du vin aux repas, continuez. Pas de recommandations du genre : « sois raisonnable, fais attention ». Pas de serments, pas de promesses. Pas de questions insidieuses qui sous-entendent toujours : est-ce que tu as bu ?
Même si vous ne me croyez pas tout à fait — et je sais que vous resterez anxieux pendant des mois — essayez de jouer le jeu.
3. Lui faire confiance
Pas de limitations, pas de restrictions, faites taire une anxiété qui vous conduirait à la suspicion, à la méfiance. C'est ainsi et seulement ainsi qu'il retrouvera grâce à vous l'estime et l'affection dont il a tant besoin. Comment pourra-t-il retrouver une signification valable à sa vie si ce n'est d'abord auprès de vous et des siens ?
L'avenir
Si je vous suggère aujourd'hui une attitude si contraire à celle que vous avez été contraint d'adopter, c'est bien parce que jusqu'ici le résultat a été nul. Si vous reconnaissez cette inefficacité, laissez-moi vous montrer un autre chemin.
Une maladie qui dure depuis 5, 10 ou 20 années ne guérit pas en 4 semaines. Quand votre malade sortira d'ici, il sera seulement convalescent. Le minimum de temps de suivi est de l'ordre d'une année. L'essentiel sera, quoi qu'il arrive, de garder la liaison avec le médecin.
Retenez, je vous prie, qu'un nouvel et authentique espoir est né.
Ce sont les cas en apparence les plus désespérés qui parfois réussissent le mieux.
Commentaire du centre de post-cure
Les conseils du Dr Fouquet sont judicieux. Nous conseillons au conjoint(e) de suivre une psychothérapie pour « liquider le passé », apaiser leurs propres blessures, se libérer de la co-dépendance et souvent pardonner les offenses subies. N'hésitez pas à faire la démarche — elle vous permettra de redémarrer votre vie de couple sur de nouvelles bases.